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Microdoses psychoactives

Avec le terme anglais Microdosing on fait référence à l’hypothèse d’une dose minimale de substance psychoactive, en dessous du seuil perceptible. Une pratique bien connue des initiés depuis longtemps qui ces dernières années s’est répandue comme une traînée de poudre en particulier aux États Unis. Ici, l’objectif n’est pas de ressentir les effets psychédéliques typiques, mais plutôt d’utiliser de petites doses de Lsd ou de psilocybine comme un stimulant général pour éveiller la concentration et la créativité, de la même manière que certaines substances nootropiques. Pour certains, il s’agira de se sentir en paix avec eux-mêmes, plus spirituels et en harmonie avec la création.

Un cadre d’application dans lequel s’applique l’auto-gestion et le partage d’informations, même si toutefois les protocoles de base sont à respecter pour en tirer les avantages adéquats et éviter de faire un “bad trip” non désiré. Le but est d’améliorer l’expérience globale de sa vie quotidienne. Tout se passe au niveau subliminal avec des effets visibles comme nous le verrons plus loin.

Tout d’abord la précaution d’usage consiste à faire preuve de prudence dans le dosage et s’assurer de commencer avec une quantité minimale, en tenant compte des conditions, des objectifs et des réactions personnelles, puis peut-être augmenter la dose progressivement (conseils utiles pour toutes les substances psychoactives). En général, une microdose correspond à moins d’un dixième de la dose normale de Lsd (10-15 μg, microgrammes) ou de psilocybine (de 0,2 à 0,5 grammes, environ 2-3 chapeaux de champignons séchés, ou jusqu’à 5 grammes de champignons frais). Dans tous les cas, il convient de noter que l’expérience varie d’un individu à l’autre, et chacun doit apprendre à évaluer sa “tolérance” et ses préférences personnelles, en rappelant que, dans le cas des champignons, la puissance varie également en fonction du type de variété. Ceci est valable également pour les soi-disant truffes magiques, une variété du même champignon, scientifiquement connu sous le nom Sclerotia: masses compactes de mycélium durci qui poussent sous terre, dont les tubercules ressemblent au gingembre contenant eux aussi de la psilocybine (truffe vient du latin tubercule). Comme le liquide incolore que contiennent les spores du champignon, les truffes sont presque partout légales du moins pour l’instant, et peuvent être commandées discrètement sur Internet: le site le plus sérieux et professionnel est TruffleMagic.com, qui conseille toujours de vérifier les dernières réglementations en vigueur dans son propre pays. En résumé, voici ce qui est suggéré par l’auteur (anonyme) du site microdosing.info:

Une microdose de LSD est d’ environ 10-20μg. Cependant, il est conseillé de commencer par une dose plus faible, surtout pour éviter de prendre des risques, et ensuite en augmenter graduellement la dose une fois que vous vous sentez à l’aise avec. Pour les champignons frais, la microdose est de 0,5 à 5 grammes, ou de 0,05 à 0,25 grammes à l’état sec (entre un dixième et un vingtième de la dose normale). Pour les truffes magiques, calculer entre 0,25 et 1,5 grammes de produit frais.

Phénomène populaire, mais illégal

Le phénomène est en augmentation particulièrement chez les business men, les créateurs et dans les milieux culturels et artistiques, ainsi que dans l’automédication pour certains troubles mentaux et pour une recherche métapsychique. C’est le cas dans la Silicon Valley, par exemple, où de nombreuses personnes (généralement des jeunes hommes blancs diplômés) qui en composent le coeur high-tech frénétique. Ils y recourent régulièrement pour augmenter leur capacité productive ou pour trouver des solutions créatives à l’impasse technologique. Ceux qui se sentent souvent d’humeur dépressive et sombre, bien que sans pathologies cliniques révélées, y ont recours aussi. Une tendance si répandue qu’elle a rapidement attiré l’attention des grands journaux (pas seulement anglophones), à côté de récits personnels abondants, de commentaires et de modes d’emploi confiés au Web. Parmi les magazines les plus célèbres et les plus divers, Rolling Stone définit une telle pratique comme « le nouveau business trip à ne pas manquer », Forbes parle de « l’outil idéal pour les créateurs de la Silicon Valley » et Business Insider insiste sur l’« explosion de la production innovante ».

Même si cela correspond en partie à la vérité, il n’en reste pas moins l’exagération typique et la superficialité présentes chaque fois que l’on parle de “drogues” et surtout de psychédélisme. De façon plus réaliste, y compris à travers les lieux communs, on peut mettre en évidence l’humeur plus calme et le plaisir pour les petites choses du quotidien, un plus haut niveau de concentration et d’énergie créatrice, une attitude positive envers les autres, et le reste du monde. On goûte un peu mieux la vie, au-delà des circonstances personnelles spécifiques. Pas de« défonce » ou de super euphorie, mais plutôt un état intérieur calme et réfléchi.

Souvent, l’utilisation de petites doses d’hallucinogènes peut se révéler très efficace pour stopper les pensées négatives. Ces doses réduites peuvent faire émerger des sentiments enfouis permettant d’élargir la compréhension de la dynamique de notre personnalité. Donner une ouverture à ces sentiments réprimés apporte de la clarté au Moi intérieur et donne accès au vrai Soi. Cela a pour effet de produire un niveau plus élevé de paix et d’énergie, d’acuité intuitive, de conscience perceptive, de clarté et de compassion.
– Myron Stolaroff, Zig Zag Zen, 2002

A un niveau plus strictement thérapeutique, le système de doses subliminales peut aider à surmonter la dépression et la dépendance à la nicotine. Il est utile aussi pour ceux qui souffrent de trouble du déficit de l’attention, d’hyperactivité ou de stress post-traumatique. Sans oublier le potentiel pour la recherche d’ expériences spirituelles. Dans certains cas, comme annoncé par le projet britannique TheThird Wave dans un guide d’utilisation simple et clair, « les microdoses peuvent changer votre vie » et en tout cas, les effets cumulés positifs émergent « après avoir expérimenté des cycles de quelques semaines. » Il est donc question d’un « petit amplificateur » de l’état d’esprit et du comportement personnel, pour le meilleur ou pour le pire, comme le souligne le site web microdosing.info, riche en plus de conseils pour faire sa petite cuisine. Vue en effet la popularité croissante du phénomène, à la fin du mois d’août TheThirdWave.co a lancé le premier cours en ligne entièrement consacré aux micro-doses psychoactives, avec « pour but de vous fournir les meilleurs outils possibles pour tirer le meilleur parti de votre expérience avec des microdoses ». Ce n’est pas un hasard si le même Albert Hofmann, responsable de la synthèse en 1943 de la diéthylamide de l’acide lysergique (Lsd-25) et puis en 1959 de la psilocybine, a essayé d’administrer des microdoses à certaines araignées, faisant remarquer que « leurs toiles étaient plus proportionnées et mieux construites que la norme ». Ce n’est pas non plus un secret qu’il ait lui-même recouru à de pareilles auto-administrations à un âge très avancé. Et il n’est pas irraisonnable de penser que cela a contribué au fait qu’il atteigne l’âge de 102 ans (il est décédé le 29 Avril, 2008).

Cette série éclectique de conclusions sur les effets des microdoses est basée sur des “anecdotes de rue” et sur des procédés informels: congrès médicaux, ou magazines spécialisés , quelques débats publics, des comptes rendus personnels dans les clubs Psychédéliques qui foisonnent partout dans le monde (avec les groupes sur Facebook) et l’abondance non stop de ressources en ligne. Bref, un large pan transversal de la société d’aujourd’hui qui ne se base pas sur une réalité scientifique. D’ailleurs, il ne pouvait en être autrement: comme avec la plupart des véritables substances psychédéliques, et même avec la recherche sur les microdoses, victimes de la prohibition. Et tout en espérant des changements législatifs rapides, il est utile de fournir des lignes directrices pour l’autogestion et le co-partage transversal, à tous ceux qui en dépit de l’interdiction actuelle, continuent depuis près de 50 ans, à les utiliser à des fins diverses, dans des situations variées parfois de façon approximative ou excessive. Une bonne information et la prévention d’erreurs éventuelles sont en effet très importantes pour éviter les “bad trip” sous acide. De plus il semble que même des doses faibles exacerbent l’anxiété. La personne qui souffre d’anxiété ne doit pas essayer. De la même façon que pour les médicaments les microdoses ne valent pas pour tous de la même façon. En fin de compte ce sont des expériences très personnelles. Si elles ont un bon effet, elles peuvent être intégrées dans la vie quotidienne pour profiter des effets positifs. Elles ne doivent pas être considérées comme une panacée qui va éliminer tous les « maux de la société moderne. » Et même l’usage thérapeutique doit être occasionnel ou temporaire, et au-delà soumis à une surveillance médicale.

Même si les tests cliniques d’aujourd’hui sur les psychédéliques spécifient la dose, le cadre mental et l’environnement relatifs aux sujets d’étude afin de garantir la fiabilité des données, ils ne peuvent pas tenir compte de deux facteurs qui, selon Ralph Metzner [chercheur et promoteur de la culture psychédélique depuis le début des années ‘60, avec Leary et Alpert à Harvard] déterminent la qualité et l’intensité d’une même expérience psychédélique: la variabilité individuelle et la sensibilité acquise. Chaque individu réagit d’une manière unique face aux substances psychédéliques, en particulier au Lsd. L’approche “micro” en fait un outil d’apprentissage. « C’est comme apprendre à se servir d’un microscope », ajoute Metzner. « Nous devons apprendre à concentrer la lumière sur la lentille, et bien sûr savoir quel objet nous sommes en train d’observer ».
The Verge, 24/4/2017

Expérimentation autogérée

Le vaste partage de ces expériences personnelles reflète l’intérêt croissant pour des pratiques peut-être peu orthodoxes mais prometteuses pour la santé psycho-spirituelle. Il devient fondamental pour les essais cliniques ultérieurs “officiels.” L’engagement pris ces dernières années par le psychologue et professeur californien James Fadiman, l’un des pionniers de la recherche scientifique sur le sujet et auteur du classique The Psychedelic Explorer’s Guide (2011), est juste. Faisant “autorité” en matière de microdoses, Fadiman et son équipe ont mis au point un questionnaire anonyme et volontaire pour enquêter aux mieux sur cette pratique. Le questionnaire est disponible gratuitement en ligne – rempli jusqu’à présent par environ 1500 personnes de plus de dix pays différents, âgés de 21 à 79 ans, et enrichi de divers commentaires et réflexions personnelles. Le protocole autogéré concerne aussi la psilocybine, l’iboga et d’autres substances psychoactives, à condition de toujours être inférieur  à 10 pour cent de la “dose récréative normale”.  Les sujets sont invités à évaluer quotidiennement les effets de la dose prise, basés sur une échelle de un à dix, pour l’humeur, le niveau de productivité et d’énergie ressenti. Selon Fadiman, pour le Lsd, le seuil est de 8-15 microgrammes (μg), il est conseillé de partir avec 10μg sur le site Web MicrodosingPsychedelics.com.

Ce site présente des informations sur les microdoses, avec un protocole suivi par de nombreux internautes pour pratiquer sans risque. Nous offrons des informations utiles et éprouvées pour utiliser les microdoses en toute sécurité. Ceci grâce à des études menées sur les personnes qui les ont utilisées, après avoir recueilli et analysé leurs expériences et partagé les résultats. Nous offrons également des conseils et un soutien pour d’autres projets de recherche concernant les microdoses. Le site ne comprend pas les commentaires sur les effets de doses plus élevées ou pour un usage sacré des psychédéliques ou sur la Mdma, les questions juridiques, la formation ou d’autres ressources ou recherches en cours.

Sur la base de centaines de réponses reçues, et des consignes correctement appliquées (une fois tous les trois / quatre jours sur de courtes périodes, en poursuivant les activités quotidiennes et en tenant une sorte de journal quotidien) il apparaît que le protocole ne produit pas d’ hallucinations ni d’expériences traumatiques, pas même de ralentissements physiologiques. Au contraire, on se sent moins anxieux ou inquiet, plus alerte et joyeux et parfois on parvient à surmonter les pensées négatives qui nous ont bloqué longtemps. « Souvent, les gens disent qu’ils mangent et dorment mieux ou qu’ils ressentent de nouveau l’envie de faire de l’exercice physique, du yoga, de la méditation. C’est comme si leur corps était plus réceptif aux messages », ajoute Fadiman. Et des commentaires rapportés jusqu’à présent disent que cette pratique est généralement inoffensive et positive.

La première phase de récupération générale des données du questionnaire terminée, l’étude suivante se prépare. Elle porte sur l’utilisation des microdoses psychoactives chez les personnes atteintes de troubles spécifiques. Au cours du congrès Psychedelic Science 2017, organisé par Maps au printemps dernier à Oakland, en Californie, Fadiman et l’assistant Sophia Korb ont résumé le cadre général et présenté les résultats initiaux de la quantité de rapports reçus par les utilisateurs bénévoles ces dernières années. Ce premier échantillon significatif sur un échantillon de 418 « individus », que lui-même a du mal à définir, car elle ne suit pas les protocoles classiques de recherche actuelle, trop étroite et réductrice pour cette expérimentation (comme expliqué plus loin dans la fiche « réflexions historiques sur l’avenir »). La règle d’or de l’expérimentation médicale actuelle prévoit des tests contrôlés, en double aveugle dans les grands centres de recherche tels que Johns Hopkins University, New York University, Harbor-Ucla. Mais si, pour une partie de la communauté c’est la voie médicale pertinente empruntée par la communauté, pour une autre ces tests sont trop rigides car ils ne vont pas au-delà de 20 participants. Il faut un échantillon d’individus plus large et plus varié dans des conditions plus souples et ouvertes qui pourrait faire émerger des applications thérapeutiques imprévues ou de nouvelles questions sur l’objectif même de la recherche. D’où l’importance des données recueillies par Fadiman, qui, bien qu’informelles ou brèves pourront servir de moteur pour des expérimentations cliniques plus dynamiques.

Quoi qu’il en soit les résultats du psychologue californien confirment le cadre anecdotique déjà rapporté: bonne humeur et empathie, calme et concentration.A travers de petites histoires personnelles Fadiman a d’un point de vue clinique raconté qu’un homme déprimé avait trouvé la force de mener et présenter un projet entier au nom de sa société, au lieu d’une plus petite partie comme il le prévoyait initialement ; d’un ingénieur qu’il avait réussi à faire fonctionner en parfaite synchronisation toutes les parties d’un mécanisme sur lequel il travaillait, plutôt que de se concentrer sur un seul aspect du mécanisme ; et encore, d’une personne qui avait ainsi résumé son expérience : « Je suis une meilleure version de moi-même. » Sur la base de ces données informelles, selon Fadiman il apparaît deux facteurs principaux: les microdoses peuvent se révéler positives pour l’accroissement de la productivité et dans les cas de dépressions résistantes aux médicaments traditionnels.

Financement participatif pour la recherche

Comme indiqué précédemment, en dépit de la popularité des microdoses, il n’y a jusqu’à présent, aucune étude spécifique sur leurs effets. Une lacune qu’ Amanda Feilding, directeur de la Beckley Foundation à Oxford (voir ci-dessous la fiche), et un groupe de chercheurs britanniques dirigé par le professeur David Nutt, se préparent à combler en 2017. L’initiative fait partie du programme scientifique pour lequel la Fondation a travaillé pendant des années en collaboration avec l’Imperial College de Londres pour étudier les effets de substances psychotropes dans des contextes différents. Le plan d’expérimentation est prêt: 20 volontaires seront suivis au cours de « quatre jours d’études »; chaque jour chacun d’eux recevra au hasard une microdose de LSD (0, 10, 20 ou 50 microgrammes); ils devront ensuite effectuer certaines tâches, répondre à différentes questions et se soumettre à une Irm du cerveau – similaire aux images sous acide récemment diffusées par les mêmes chercheurs et décrites ci-dessous. Le test est conçu pour mettre en évidence les mécanismes par lesquels la substance modifie les capacités créatrices et cognitives des individus. Les chercheurs espèrent aussi comprendre si l’effet des microdoses sur la communication au sein et entre les réseaux cérébraux est similaire ou inférieur à l’effet provoqué par une dose normale de Lsd (environ 150 μg). Le coût estimé est d’environ 300 000 £ (340.000 euros) et plutôt que de recourir, comme par le passé, à des donateurs d’ excellence, cette fois le but est plus de trouver des donateurs en ligne. C’est peut-être en effet l’aspect le plus passionnant et novateur de l’étude, qui fait partie d’un vaste projet d’informations et de collecte de fonds via Internet.

Le site web est un support créé à l’initiative de Fund-A-Mental Health Revolution (finance-ta révolution pour la santé mentale) et il offre une série de vidéos, infographies et textes pour clarifier, même pour le profane, les objectifs des expérimentations que nous voulons financer, basée sur une psychothérapie sous substances psychotropes. Quatre champs de recherche identifiés: l’anxiété des malades en phase terminale, l’alcoolisme, le syndrome de stress post traumatique, la cognition et la créativité. L’expérience menée par la Beckley Foundation et par l’Imperial College dans ce dernier domaine, tandis que les autres seront coordonnées respectivement par Stephen Ross (New York University, avec la psilocybine), Michael Bogenschutz (Université de New York, avec la psilocybine), Rick Doblin (Maps, avec Mdma). En plus de leurs domaines respectifs sur Facebook et Twitter, le site comprend une série de relances médiatiques et d’autres ressources scientifiques pour réitérer l’urgente nécessité d’aborder de façon innovante le vaste domaine de la santé mentale – comme illustré dans le chapitre précédent.

C’est l’esprit de collaboration et de participation qui anime ce projet, et tend à relier entre eux la communauté scientifique et les citoyens concernés, afin de porter plus en avant et à la lumière une “révolution de la santé mentale” plus que jamais nécessaire. La campagne annexe du financement participatif commence à 25 dollars, avec plus de 150.000 dollars qui seront au total recueillis à la fin du mois d’Août 2017, alors que la diffusion se poursuit à un rythme rapide. L’objectif premier est d’avoir une meilleure visibilité globale et d’accroître la prise de conscience générale sur ces problèmes, maintenant que la stigmatisation concernant les psychédéliques est en train de disparaître petit à petit. Et ce n’est pas par un hasard si les pouvoirs publics consacrent un espace à cette initiative, et si le succès d’un best-seller sur le sujet des microdoses, est en train de fasciner une grande partie de l’opinion publique américaine (et pas seulement). C’est l’histoire vraie, courageuse et drôle d’une mère de famille qui travaille et qui pendant un mois utilise des microdoses thérapeutiques de Lsd pour faire face à ses fluctuations de l’humeur importantes, à ses douleurs chroniques , sa névrose et sa dépression, et réussit ainsi à sauver son mariage, sa famille en retrouvant sa joie de vivre.

Vraiment une belle journée!

Ayelet Waldman d’origine israélienne, est l’auteur de plusieurs nouvelles et essais qui rencontrent un certain succès. Elle est aussi avocate et défenseur de la fonction publique. Elle vit avec son mari et ses quatre enfants adolescents à Berkeley, en Californie. Après avoir essayé pendant des années différents médicaments, thérapies psychanalytiques et traitements alternatifs sans résultat positif, elle décide d’essayer des microdoses de psychédéliques, dont elle a lu les effets positifs pour les cas comme le sien. Mais comment faire pour obtenir la matière première? Car il s’agit de substances illégales, même dans la zone hyper branchée de la Baie de San Francisco. Les demandes répétées à des amis et aux amis d’amis se révèlent infructueuses. Elle n’a donc plus qu’à répandre discrètement la rumeur et attendre avec confiance. Jusqu’au jour où , en ouvrant sa boîte aux lettres…

J’ai trouvé un paquet brun recouvert de timbres de couleurs vives, beaucoup d’entre eux vieux d’au moins 10 ans. L’expéditeur se disait “Lewis Carroll” et à l’intérieur, enveloppé dans du mouchoir en papier, il y avait un petit flacon bleu de cobalt. Sur une feuille de papier blanc, imprimée en italique, il y avait ce bref message:

“Chère camarade résidente de Berkeley,
suite à la demande d’un vieil ami, dans cette bouteille,
tu trouveras 50 gouttes d’un vieux cru.
Prends une dose de deux gouttes (5 microgrammes par goutte).
Il se peut que nos vies ne soient que deux gouttes de rosée sur un matin d’été,
alors il est préférable d’essayer de briller tant que nous sommes encore ici.”
L.C.
– A Really Good Day, Knopf, 2017

Étrange mais vrai. Elle va vérifier avec un simple kit maison ce qui était réellement de la teinture de LSD dilué. Waldman décide de suivre pendant un mois le protocole indiqué par le professeur Fadiman: sur un cycle de trois jours, une microdose le premier jour et rien les deux suivants. Elle commence avec deux gouttes et rejoint ainsi le cercle illégal, mais en pleine expansion, qui rassemble des chercheurs et des individus engagés à différents titres dans l’expérimentation des microdoses de substances psychédéliques. Dans le journal quotidien qui suit et qui est au cœur du livre, l’écrivain raconte les fulgurances de créativité progressives et les nuits sans sommeil, une stabilité et un bien être retrouvés , avec encore parfois des moments sombres et des doutes. La différence est faible mais significative: les vicissitudes de la vie quotidienne (famille, engagements professionnels et autres situations ), qui avant étaient source de névrose et de souffrance, deviennent maintenant de nombreuses occasions de dire aujourd’hui était « vraiment une belle journée » (le titre de son livre en anglais). Et peu à peu, ce qui a commencé comme une auto-expérience et un journal personnel, rejoint l’histoire (et la mythologie) de l’acide, les politiques byzantines qui interdisent toute utilisation de drogues, le lourd fardeau juridique aux États-Unis en raison de la “war on drugs”, et tout ce qu’on a vu aussi à travers son expérience personnelle en tant que défenseur de la fonction publique. De toute évidence, il ne manque pas d’espace pour approfondir la valeur thérapeutique des substances psychoactives ni d’expérimentations en cours dans le monde, éléments majeurs dans le parcours obligé vers une plus grande acceptation de la question auprès du grand public.

L’un des chapitres les plus fascinants est celui dans lequel Waldman résume brièvement les entretiens qu’elle a eus avec certains protagonistes du front anti-prohibition concernant le possible futur juridique des “drogues” en Amérique. Prémices d’une impuissance à supprimer l’instinct humain naturel, à modifier la conscience; il y a ceux qui soutiennent la politique de dépénalisation de toutes les substances illicites, sur le modèle testé au Portugal depuis 2001, alors que des organisations telles que la Drug Policy Alliance préfèrent une approche différenciée pour chaque type de drogues, d’autres encore laissent entrevoir un marché libre où, par exemple, il serait possible d’acheter de la Mdma pure et à des doses adéquates directement en ligne, mais uniquement sur prescription medicale. Un but à moyen terme, mais sans aucun doute possible pour le bien de la société. C’est également important pour toutes les expériences spirituelles dont parlent les sujets de tests cliniques avec la psilocibine menées par la Johns Hopkins University et la New York University, rapidement abordées dans un autre chapitre de ce texte. Sans oublier la vague de la contre-culture des années 60 qui, malgré les excès évidents et les gourous improvisés, a représenté une étape dans la réflexion sur l’utilisation des substances psychédéliques , souvent méprisées dans le passé, mais qui maintenant méritent d’être mieux comprises et utilisées.

Réflexions également importantes au travers du parcours insolite choisi par Ayelet Waldman, qui nous le propose avec un ton simple et clair, au moyen d’un langage fluide et riche d’auto dérision. Pour finalement demander au lecteur: quelles sont les conclusions à tirer après 30 jours de cette auto-expérimentation?

Les microdoses ont ralenti la virulence de mes émotions négatives qui si souvent m’entraînent loin, en créant un espace mental pour l’introspection. Si ce n’est de la joie, elles m’ont offert un petit espace pour examiner comment agir en fonction de mes valeurs, plutôt que de réagir uniquement en fonction des stimuli externes. Ce que m’ont apporté les microdoses est loin d’être négligeable.
A Really Good Day, Knopf, 2017

Les risques et les critiques

Les microdoses sont en train de faire le ” buzz” avec des reportages nombreux sur leur utilisation dans le monde professionnel, des infos continues en ligne, des forums de discussions très fréquentés, des manuels pour l’auto-culture de champignons magiques , des « sessions de formation « d’une centaine de dollars ».

Il ne faudrait pas que tout cela devienne une énième mode, ou conduise à de nouveaux excès, à des abus dans l’utilisation, mais encore plus dangereux que ce soit utilisé à des fins politiques opportunistes comme cela est arrivé dans le passé. Les effets possibles sur la santé mentale ou physique ignorés , bien que la plupart potentiels ou présumés, mais jamais prouvés. Mais le plus grand risque c’est que les médias et les forces conservatrices répétent ce qui est arrivé il y a un demi-siècle quand les psychédéliques ont été mis rapidement hors la loi à la suite de la “war on drugs”, et qui était et reste manifestement une manoeuvre politique.

Que ce soit pour les doses communes, comme pour les microdoses, il s’agit de substances qui ne conviennent pas à tout le monde et à ne pas utiliser en continu. Tôt ou tard, ces expériences devraient être intégrées dans notre quotidien pour mieux s’en passer ensuite. Elle sont utiles à certains moments de la vie quand nous nous sentons bloqués ou perdus, pour développer la créativité et la concentration, pour retrouver notre bonne humeur, et développer notre capacité d’introspection personnelle, ou nous rapprocher des voies spirituelles.

Elles nous aident aussi en cas de dépendance, de dépression ou d’autres troubles mentaux. Il faut toutefois se renseigner sur les usages et les abus, les effets et les conséquences sur le plan personnel, c’est toujours un préalable nécessaire. Et puis il y a la question de savoir quelles sont effectivement ces doses ‘micro’. Lorsque certains comptes rendus en ligne parlent de connexion profonde et de couleurs vives, on a quelques doutes. « Si on ressent des effets aigus, alors ce que l’on a pris est beaucoup plus qu’une microdose », explique Bob Jesse, fondateur du Council on Spiritual Practice. Il faisait déjà partie du groupe d’experts travaillant pour promouvoir la relance de la recherche psychédélique, à la suite d’une réunion exclusive en 1993 à l’Esalen Institute à Big Sur, sur l’inaccessible côte du Pacifique au sud de San Francisco. Aujourd’hui, Jesse est également présent dans la direction dell’Usona Institute, une organisation à but non lucratif qui a les mêmes activités que les sociétés pharmaceutiques : parrainer et gérer les essais cliniques sur la psilocybine, pour ensuite approvisionner le marché quand une version de la substance obtient l’approbation des autorités fédérales. Comme d’autres chercheurs, Jesse insiste sur le fait que de telles lacunes, même si elles sont inévitables dans ces pratiques souterraines et autogérées avec des substances illégales, divergent trop de l’essai clinique officiel. Ceci est certainement un autre obstacle à surmonter. Même si Fadiman semble être ennuyé de certaines limites “scientifiques”, y compris le conflit perpétuel avec le “placebo”. Il préfère plutôt insister sur l’importance de la collecte de données la plus large, bien que non officielle, par son questionnaire et d’autres rapports spontanés : « Si nous nous intéressons aux effets pratiques, les rapports sur le terrain sont plus élevés que les essais cliniques », martèle Fadiman. « Ce sont des personnes dans leur cadre de vie quotidienne, qui ne sont pas du tout intéressées par obtenir un résultat précis. Les essais cliniques sont cependant utiles pour rendre disponibles les substances dans un but thérapeutique ». Il ajoute un point crucial: «Les doses minimales ont tendance à stimuler le processus de guérison naturelle».

Une autre critique arrive des soi-disant “sceptiques consciencieux”: ceux qui, tout en estimant que ces personnes sont tout simplement victimes de l’effet placebo, poussent à faire plus de recherche juste sur la base de centaines de cas positifs signalés à ce jour. Parmi eux, Matthew Johnson, un autre chercheur à la Johns Hopkins University, spécialisé dans les psychédéliques explique: « Si vous vous attendez à passer une belle journée, vous avez plus de chances que cela se produise. En fait ce n’est pas très différent de la sensation créée par la prise de 5 milligrammes d’amphétamine ou à une microdose de psilocybine ».

D’autres encore soutiennent qu’il est possible d’atteindre le même niveau de sensibilisation avec des séances quotidiennes de méditation ou de yoga. Cependant ces pratiques n’excluent pas les autres. Il en va de même des expériences plus personnelles et généralement elles peuvent aider à dénouer les blocages psychologiques et ouvrir de nouvelles perspectives de développement personnel. Il faut avoir à l’esprit que dans le cas d’une synthèse chimique, il est plus facile de reproduire en laboratoire des doses précises de Lsd (ou de psilocybine ou autres) plutôt que de reproduire le même principe actif présent dans les champignons du genre de la psilocybine ou même le Thc du cannabis. Il en résulte que l’effet sera le même sur pratiquement tous les patients. Il sera simple alors pour les médecins de les prescrire comme cela est le cas aujourd’hui pour le Prolactine, les opiacés ou autres médicaments courants.

Lorsque l’information fait la différence

Du côté de l’information et de la culture populaire, ces derniers temps, les choses évoluent dans le bon sens. Grâce au style spontané, aux nombreuses scènes de la vie quotidienne, le texte de Waldman a été bien accueilli par les médias et le public (en particulier la classe moyenne dont l’auteur est un représentant typique des tendances progressistes) avec des interviews, des présentations et des commentaires positifs sur les magazines aux cibles très différentes: de Marie-Claire au New Yorker, des émissions en direct et des discussions en ligne.

Un autre texte publié aux États Unis début 2017 et rapidement devenu un best seller national, Stealing Fire, consacre une grande place aux microdoses et à la renaissance psychédélique en marche. En fait le livre explique comment optimiser sa vie et atteindre des performances sans précédent dans tous les domaines, offrant une vue d’ensemble de situations, de techniques et de découvertes contemporaines au carrefour de la psychologie, de la neurobiologie, de la technologie et de la pharmacologie qui sont en train de révolutionner notre mode de vie. Des plantes psycho-médicinales, des techniques méditatives à l’entraînement mental auquel se soumettent les militaires de haut niveau aux États Unis, les marins de la Navy. Des grandes innovations qui éclosent dans la Silicon Valley, dans les festivals visionnaires comme Burning Main: des pratiques jusqu’à présent considérées comme étranges et marginales, suivies par des groupes et des individus dont le but est “d’atteindre des états de conscience rares et controversés pour résoudre des problèmes cruciaux et battre la concurrence.” Selon les auteurs, Steven Kotler et Jamie Wheal, en embrassant ces forces motrices on atteint un état modifié de la conscience qui donne de l’inspiration et de l’information pour “vivre une vie plus productive, riche et satisfaisante.”

Malgré une apparence de techno-futurisme, on fait plusieurs fois référence à Albert Hofmann et Alexander Shulgin, aux mystères d’Eleusis et aussi aux applications positives des microdoses contribuant à sensibiliser l’opinion publique américaine sur des questions il y a encore quelques années considérées comme taboues.

Il est crucial pour un succès thérapeutique réel de bien vérifier les éventuels problèmes. Pour cela il faut donner le feu vert à la recherche scientifique sur le Lsd , la psilocybine, la mescaline et la Mdma afin qu’ils entrent au tableau I actuellement complètement cadenassé ou au moins au tableau II, comme mentionné ci-dessus.

C’est ce qui est demandé au travers des différentes interventions médiatiques, un éditorial paru au milieu du mois de juillet l’année dernière dans le New York Times et qui reflète la volonté des grands journaux de faire amende honorable en ce qui concerne la désinformation ou le silence passé sur ces questions.

Car l’heure est venue sans doute de reconsidérer la classification actuelle des substances sous contrôle. Il est clair que nous devons continuer à être vigilants sur les risques potentiels pour les patients. Mais nous pourrons adopter des mesures supplémentaires pour en évaluer l’effet global y compris les dépendances possibles, les coûts sociaux, les dépenses économiques au niveau des services d’assistance médicale et sociale et à la nécessité de l’intervention de la police. Compte tenu de leur potentiel pour contribuer à réduire les dépenses beaucoup trop lourdes et soulager les symptômes des maladies mentales, il semble étrange de rendre presque impossible la recherche sur les potentialités thérapeutiques des psychédéliques.
New York Times, 17/07/2017

Enfin il convient de souligner qu’en dépit de l’expansion rapide des microdoses personne n’incite publiquement ou prône un comportement illégal ( même ce livre) de quelque nature que ce soit.. Dans le questionnaire du professeur Fadiman sur l’auto évaluation, par exemple , apparaissent en caractères gras ces mots: « s’il vous plaît ne demandez pas où ni comment obtenir les substances». Et des invitations similaires à ne pas poser de questions embarrassantes qui apparaissent sur les différents catalogues en ligne pour demander d’envoyer discrètement à leur domicile en Europe ou aux États Unis, les cultures liquides pour bricoler chez soi comme un hobby mycologique sur generis (l’achat /vente et possession uniquement spores n’est en effet pas un crime).

Et toujours à titre informatif, il existe des manuels auto-édités pour la culture des champignons magiques qui expliquent bien la façon de préparer efficacement les microdoses de psilocybine. En plus de nombreux utilisateurs donnent des conseils personnels dans les forums et autres espaces en ligne – en particulier une quantité d’informations passionnantes pour les débutants recueillies en continu par Erowid.org

Enfin, encore une fois, il existe une contre information de base qui transmet des mensonges et des directives erronées. Il s’agit pour nous d’ôter les doutes, de dissiper les mythes en partageant un maximum d’expériences personnelles jusqu’à créer des modèles culturels pratiques de grande portée surtout grâce à internet et à la communication numérique (un bon site pour commencer : Shroomery.org)

Dans l’espoir de faire sauter l’interdiction générale, la convergence des campagnes d’information, du travail des chercheurs et de l’engagement des militants et des citoyens motivés vont faire en sorte que les microdoses psychoactives seront comprises et acceptées par le public (et par les autorités) sur ce qu’elles peuvent réellement offrir.

D’autre part elle deviendras, peut-être, l’une des clés pour ouvrir lentement les portes de la dépénalisation et de l’accès juridique comme le souhaite par exemple Ethan Nadelmann, directeur de la Drug Policy Alliance, une organisation depuis des décennies engagée sur ce front. Lequel souligne un point important :« les informations sur la pratique des microdoses vont ouvrir un segment de plus en plus important du public, une nouvelle perspective pour le Lsd. C’est quelque chose qui doit être démystifié car le Lsd est considéré et intériorisé par beaucoup comme une substance nocive. »

Même Nadelmann souligne donc l’importance de nouvelles études pour établir l’innocuité des effets des petites doses psychoactives sur l’esprit humain. En conclusion il semble que nous soyons en bonne voie pour obtenir l’adhésion générale sur les microdoses comme un outil utile pour la santé mentale ainsi que pour la créativité, le développement personnel et pour mieux affronter la complexité de la société contemporaine.

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